📖Sortir de Corstopitum : Un appel européen pour 2026

Imaginez quatre hommes (ou bien sont-ils des anges ?) — Kasser, Bengazza, Falke et Toot — égarés dans les replis de l’histoire. Ils viennent de franchir le Vallum, mur que l’empereur Hadrien a fait construire au Nord de son Empire, entre l’Angleterre et l’Ecosse. Ils trouvent refuge dans la villa de Corstopitum, à deux miles et demi au sud de l’enceinte. Là, dans la chaleur des thermes, entourés de mosaïques éblouissantes, ils savourent un luxe supérieur : celui de la sérénité. Ils ont le sentiment d’avoir enfin trouvé la protection face à l’agression et le raffinement face à la brutalité. Mais cette paix n’est qu’une « suspension de l’activité », un calme plat qui laisse le chaos régner au dehors. Pendant qu’ils s’immergent dans les bassins, un « regard sauvage » les observe depuis les fourrés, derrière les bastions.

Cette scène se situe au cœur de Guerre et guerre, l’œuvre monumentale de László Krasznahorkai. Couronné par le prix Nobel de littérature en 2025, Krasznahorkai s’est imposé comme une voix lucide et nécessaire de l’Europe contemporaine. Son écriture, tout en flux et en tensions, ne nous raconte pas seulement des histoires : elle diagnostique nos aveuglements.

L’illusion de Corstopitum

En ce début d’année 2026, l’Europe ressemble étrangement à cette villa de Corstopitum. Pendant des décennies, nous avons habité le mythe de la « fin de l’Histoire » théorisé par Francis Fukuyama. Nous avons cru que la démocratie libérale et le marché unique constituaient notre Vallum définitif, nous protégeant à jamais de l’éternelle bestialité.

Mais Krasznahorkai nous avertit : cette sécurité est une léthargie. Nous avons confondu la paix avec l’édification d’un mur. Or, le mur n’est pas la paix ; il est la ligne de front de la guerre à venir. En nous enfermant dans le confort de nos acquis, nous avons perdu la « soif insatiable de comprendre » qui seule permet de relever de nouveaux défis. L’Europe ne peut plus se contenter d’être un refuge ; elle doit redevenir un projet.

Pour comprendre pourquoi nos systèmes de protection traditionnels s’effritent, il faut écouter un autre personnage clé du roman du maître hongrois : Mastemann, l’homme mystérieux qui poursuit nos quatre âmes fragiles dans chacun de leurs refuges, de la Crète à Venise, en passant par Cologne et Gibraltar, et apporte le signal de la déflagration à venir.

Dans un passage d’une acuité saisissante, Mastemann explique comment le pouvoir a changé de nature. Il décrit le triomphe d’un ordre nouveau où l’argent et les activités ne reposent plus sur le réel, mais sur le « conceptuel ». Il évoque le passage d’un commerce marchand concret à un système de bourses, de crédits et de titres de valeur — une dématérialisation totale du pouvoir aux mains de quelques initiés.

Mastemann incarne cette rationalité extrême qui vide les structures politiques de leur substance. Si le pouvoir est dématérialisé, nos murs — qu’ils soient géographiques, réglementaires ou militaires — deviennent obsolètes. Ils protègent un espace qui a déjà été vidé de son levier de commande par une logique purement abstraite. Financière aujourd’hui. Numérique demain ?

Aujourd’hui, l’Europe croit se défendre en empilant des normes, des budgets militaires et des mécanismes de protection. Mais son vrai déficit n’est ni budgétaire ni technologique : il est politique et culturel. Nous savons produire des règlements, nous ne savons plus produire du sens. Nous finançons la défense sans refonder le récit de civilisation qu’elle est censée protéger.

Refuser l’économie de guerre, choisir la « Splendeur »

Face à ce constat, la tentation actuelle est de « préparer la guerre », de renforcer le Vallum, d’entrer dans une économie de forteresse. C’est le piège dans lequel Krasznahorkai nous exhorte de ne pas tomber. Il nous rappelle l’exemple du doge de Venise, Tommaso Mocenigo. Dans son testament, Mocenigo affirmait que seule la préservation de la paix pouvait permettre à Venise de conserver sa « splendeur » et de favoriser l’essor de son commerce. Il ne fuyait pas la réalité ; il comprenait simplement que la guerre est l’antithèse de la civilisation et de la prospérité durable.

Lire Krasznahorkai, c’est entendre un appel aux Européens en 2026 : le refus de se laisser enfermer dans la dialectique de la forteresse ou du champ de bataille. La protection réelle ne réside pas dans le mur, mais dans ce que le mur est censé protéger. Si nous sacrifions nos valeurs, notre culture et notre art de vivre à la préparation de la guerre, nous aurons déjà perdu ce que nous prétendons défendre. Encore faut-il identifier ces valeurs, les connaître et les revendiquer.

Pour sortir de cette impasse, la réponse de Krasznahorkai est celle de « l’esprit ». Le héros du livre, György Korim, consacre ses dernières forces à transmettre un manuscrit qu’il juge d’une beauté absolue. Sa démarche est un acte de résistance radicale contre la « grisaille plombée » du monde. Pour l’Europe, cela signifie trois choses :

  1. Renoncer à l’aveuglement : Sortir des thermes de Corstopitum pour regarder le monde tel qu’il est, sans la médiation de nos vieux préjugés.
  2. Refuser l’illusion du « centre du monde » : L’Europe ne doit plus se penser comme un satellite des États-Unis ou comme une villa protégée par un empire tiers. Elle doit redevenir sa propre référence, capable de définir ce qu’est une vie (ou une civilisation) « splendide » et juste.
  3. Investir dans l’art (« la Beauté ») : L’art n’est pas un ornement ; c’est une valeur stratégique. C’est la création du beau qui crée l’adhésion, qui génère la paix et qui rend une société « inviolable » par son rayonnement plutôt que par sa force.

En 2026, notre tâche est immense, mais enthousiasmante. Nous devons cesser d’être les spectateurs passifs de notre propre déclin derrière des murs illusoires. L’Europe n’a pas à choisir entre la paix et la puissance. Pour reprendre les mots de Krasznahorkai, elle doit choisir entre la forteresse et la splendeur. Et ce choix ne relève pas de la géopolitique : il relève de la civilisation.

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