Une étrange mélancolie s’empare des observateurs de notre système éducatif. Alors que nous devrions nous réjouir d’avoir porté, en quelques décennies, 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat et près de la moitié au niveau master, le doute s’installe. Partout, une petite musique malthusienne s’élève : et si nous avions « trop » éduqué ? Et si cette « surproduction » était le ferment du chaos à venir ?
Cette thèse, portĂ©e notamment par le chercheur Peter Turchin, rencontre un Ă©cho grandissant. Elle postule que l’instabilitĂ© politique naĂ®trait d’un excès d’aspirants aux Ă©lites pour un nombre de places limitĂ©. En crĂ©ant des bataillons de diplĂ´mĂ©s frustrĂ©s, nos sociĂ©tĂ©s produiraient mĂ©caniquement des « contre-Ă©lites » prĂŞtes Ă renverser l’ordre Ă©tabli. La solution suggĂ©rĂ©e en filigrane est glaçante : pour sauver la paix sociale, il faudrait rĂ©duire la voilure, « dĂ©-massifier » l’enseignement et renvoyer les masses vers des tâches d’exĂ©cution, plus « concrètes », plus « utiles ».
C’est une erreur de diagnostic fondamentale, doublĂ©e d’une abdication morale. PrĂ©tendre que l’intelligence produite en excès est un facteur de dĂ©sordre, c’est signer l’arrĂŞt de mort du projet de progrès qui anime l’humanitĂ© depuis les Lumières.
Le mirage des chaises musicales
Le premier défaut de cette théorie est de traiter l’intelligence et le statut social comme des ressources finies, une sorte de stock de minerai dont l’extraction serait soumise à des quotas. Dans le modèle de Turchin, la société est un jeu de chaises musicales : si l’on ajoute des joueurs sans ajouter de chaises, la bagarre est inévitable.
Mais une sociĂ©tĂ© n’est pas un salon de rĂ©ception. C’est un Ă©cosystème de complexitĂ© croissante. Penser que nous avons « trop » de tĂŞtes bien faites au moment prĂ©cis oĂą nous affrontons le plus grand dĂ©fi de l’histoire humaine — la transition Ă©cologique et sociale — est un contresens tragique. Nous n’avons pas besoin de moins de diplĂ´mĂ©s ; nous avons besoin que l’intelligence ne soit plus l’apanage d’une caste. Le chaos ne vient pas du nombre de gens formĂ©s, il vient de l’incapacitĂ© de nos structures Ă©conomiques et sociales Ă absorber cette intelligence pour transformer le monde.
Le retour de l’aristocratie par la petite porte
Il faut appeler les choses par leur nom : la volonté de réduire l’accès au supérieur sous prétexte de « réalisme » est un plaidoyer pour une société hiérarchisée, pyramidale et, d’une certaine façon, aristocratique.
En limitant les ambitions universitaires, on ne supprime pas la sĂ©lection, on la verrouille. Dans une sociĂ©tĂ© oĂą les places au sommet sont rares et l’accès Ă la formation restreint, ce sont les hĂ©ritiers qui gagnent Ă tous les coups. Le « droit Ă l’erreur » ou la « revalorisation des mĂ©tiers manuels », s’ils s’accompagnent d’un dĂ©sengagement de l’enseignement gĂ©nĂ©ral, deviennent des pièges pour les classes populaires. Pour elles, le diplĂ´me reste la seule promesse de mobilitĂ© sociale, aussi imparfaite soit-elle. Proposer l’ignorance (ou la formation rĂ©duite) au nom de la stabilitĂ© sociale, c’est condamner une partie de la population Ă une assignation Ă rĂ©sidence intellectuelle.
IA et génétique : le péril de la grande séparation
Cette tentation malthusienne est d’autant plus dangereuse qu’elle occulte les révolutions technologiques en cours. L’intelligence artificielle, loin d’être une simple menace pour l’emploi, est une machine à automatiser les tâches cognitives répétitives. Si nous cédons à la tentation de moins former les humains sous prétexte que les places de « cadres » sont saturées, nous préparons un désastre sans précédent.
Nous courons le risque d’une sĂ©paration brutale entre une Ă©lite infime, capable de coder le monde, de manipuler le gĂ©nome et de piloter les machines, et une masse dont on aurait dĂ©libĂ©rĂ©ment bridĂ© les capacitĂ©s d’abstraction au nom de la « rĂ©alitĂ© du terrain ». Si l’IA libère les humains des tâches pĂ©nibles, cela ne doit pas ĂŞtre pour les enfermer dans une nouvelle forme d’illettrisme fonctionnel. Au contraire, c’est le moment d’investir massivement dans une formation gĂ©nĂ©rale supĂ©rieure pour tous. C’est la seule façon de garantir que chaque citoyen reste souverain face Ă la machine et capable de comprendre la complexitĂ© des enjeux biogĂ©ochimiques ou Ă©thiques qui dĂ©finissent notre siècle.
L’éducation comme bénédiction, non comme filtre
Le problème de notre système n’est pas qu’il produit trop d’intelligence, mais qu’il l’utilise comme un outil de tri social plutĂ´t que comme un levier d’Ă©mancipation. Le dĂ©crochage massif dans le supĂ©rieur, l’anonymat des amphis et la prĂ©caritĂ© Ă©tudiante sont des rĂ©alitĂ©s rĂ©voltantes. Mais la rĂ©ponse ne peut pas ĂŞtre la rĂ©signation.
L’enseignement supĂ©rieur ne doit plus ĂŞtre vu comme un tunnel menant Ă un grade, mais comme une formation tout au long de la vie, une « bĂ©nĂ©diction » qui permet de lire le monde. Nous devons sortir de l’obsession du CV pour revenir Ă l’essentiel : la capacitĂ© Ă construire une vie choisie et utile.
Surproduire de l’intelligence ne sera jamais un facteur de chaos. Le seul vĂ©ritable chaos, c’est celui d’une sociĂ©tĂ© qui, par peur de la concurrence entre les esprits, dĂ©cide de s’éteindre Ă petit feu en Ă©teignant les lumières de ses universitĂ©s. En 2026, notre ambition doit ĂŞtre plus haute que jamais : ne plus se demander combien de jeunes nous pouvons nous permettre d’Ă©duquer, mais comment nous allons mettre l’intelligence de tous au service de l’avenir de ce pays.