Je me souviens très bien d’une conférence financière à laquelle j’avais participé il y a quelques années. Le public n’était pas composé de professionnels aguerris, mais d’épargnants, de particuliers venus chercher des idées de placement et des clés de compréhension des marchés. Je participais à un panel avec une représentante d’une entreprise spécialisée dans le trading et la vente de cryptomonnaies. Elle expliquait, chiffres à l’appui, que le bitcoin avait progressé de 50 %, de 100 %, voire davantage l’année précédente. Le message était simple : regardez la performance, regardez l’opportunité.
J’avais alors rappelé une règle élémentaire que tout acteur sérieux de l’investissement est tenu de répéter : la performance passée ne garantit en rien la performance future. Étrangement, cette précaution disparaissait dès lors qu’on parlait de cryptomonnaies. À sa place, il n’y avait plus qu’une promesse. Un récit merveilleux. Un rêve de richesse pour tous.
C’est là que se situe le cœur du problème. Ce qui a été vendu avec le bitcoin — et plus largement avec les cryptomonnaies spéculatives — ce n’est pas seulement un actif nouveau, ni même une diversification de portefeuille présentée comme moderne ou innovante. C’est une conception radicalement différente de l’épargne.
L’épargne n’est pas un pari. C’est une construction patiente, un renoncement partiel au présent — à la consommation immédiate — pour sécuriser l’avenir, financer des projets, préparer sa retraite, amortir les chocs de la vie. Et, pourquoi pas, participer au financement de projets utiles et durables. L’épargne repose sur le temps long, sur la compréhension du risque, sur l’idée que la richesse se construit progressivement, rarement qu’elle surgit à l’improviste. C’est exactement l’inverse du message qui a été massivement diffusé autour du bitcoin : une logique de champ de courses où l’on mise, où l’on espère, où l’on guette la prochaine envolée.
La chute récente du bitcoin — aussi violente, rapide et spectaculaire soit-elle — n’est donc pas un accident. C’est un rappel. Le rappel que le bitcoin n’est en rien un actif de sécurité, pas davantage un refuge contre l’inflation. Depuis sa création, la cryptomonnaie vedette se comporte comme un actif de pure spéculation, extrêmement volatil, profondément pro-cyclique, dont la valeur dépend avant tout du climat de marché et de la narration qui l’entoure — y compris lorsque cette narration émane du président des États-Unis. Contrairement à l’or, avec lequel certains ont voulu l’assimiler, le bitcoin ne joue aucun rôle stabilisateur en période de crise. Les trajectoires de ces deux actifs sont désormais clairement décorrélées.
Face à ce constat, les défenseurs du bitcoin opposent aujourd’hui un argument devenu central : la régulation. Le marché aurait mûri, nous dit-on. Il serait désormais encadré, assaini, loin du Far West des débuts. C’est partiellement exact. L’Europe a effectivement progressé dans la régulation des cryptomonnaies. Elle permet désormais de mieux identifier les acteurs, de responsabiliser les plateformes, de limiter certains abus manifestes — blanchiment, manipulations de marché, escroqueries de masse. Tant mieux.
Mais cette régulation n’est pas la preuve d’une maturité spontanée du marché. Elle est la réponse tardive à des dégâts déjà causés. Sans l’action acharnée de ceux qui, très tôt, ont compris les dangers financiers, sociaux et parfois criminels de cette industrie, il n’y aurait tout simplement pas eu de cadre réglementaire.
Surtout, la régulation ne change pas la nature d’un actif. Elle peut encadrer des intermédiaires, réduire certains risques systémiques, améliorer la transparence. Elle ne crée ni valeur économique, ni sous-jacent, ni utilité sociale là où il n’y en avait pas. On peut réguler un casino. On n’en fait pas une banque pour autant.
Le problème n’est donc pas seulement financier. Il est culturel. Sociologique. Avoir expliqué à une génération entière qu’il était possible de devenir riche sans travail, sans effort, sans patience, simplement en “investissant” dans un actif dont personne ne comprend réellement les fondements, est une faute lourde. C’est l’exact inverse d’une pédagogie de l’épargne et du risque. Une confusion durable entre spéculation et investissement, entre promesse et réalité.
Il faut ajouter à cela les zones d’ombre qui ont longtemps entouré — et entourent encore — l’écosystème crypto : conflits d’intérêts, criminalité, financements illicites, faillites à répétition de plateformes, violences contre certains investisseurs fortunés. Même si certains de ces phénomènes reculent, le mal est largement fait.
Revenir à la raison ne signifie pas refuser ni nier les usages possibles de nouvelles technologies. Je ne pense pas que l’on puisse sérieusement me soupçonner d’être hostile à l’innovation. Mais cela n’empêche pas de rappeler que l’épargne est un pilier du contrat social, pas un jeu. Que la finance n’est pas là pour vendre des rêves, mais pour allouer du capital — si possible de manière responsable. Et que les cryptomonnaies ne remplaceront ni le travail, ni le temps, ni la confiance.
Le bitcoin n’a pas cessé d’exister. Loin s’en faut. Il a cessé, au moins momentanément, de faire rêver. Et c’est une bonne nouvelle.