Bill Gates vient de publier un long essai dans lequel il propose une inflexion nette de sa vision du changement climatique. Ce texte marque un tournant conceptuel dans le discours de l’un des philanthropes les plus influents du monde.
Depuis vingt ans, Gates défend une approche technologique du climat : investir massivement dans l’innovation (fusion, capture carbone, agriculture résiliente, énergie propre) plutôt que dans la sobriété ou la décroissance. Cette ligne techno-solutionniste, souvent critiquée, est aujourd’hui celle vers laquelle convergent la plupart des politiques publiques — des États-Unis à la Chine en passant par l’Europe.
Mais ici Gates va plus loin et affirme trois choses :
1️⃣ Le changement climatique n’entraînera pas la disparition de l’humanité ; il aggravera surtout la vulnérabilité des plus pauvres.
2️⃣ L’objectif central des politiques climatiques devrait être l’amélioration de la vie humaine, pas la réduction des émissions.
3️⃣ Les ressources publiques et philanthropiques devraient être orientées vers les domaines où chaque dollar sauve le plus de vies — santé, nutrition, éducation, maladies infectieuses — plutôt que vers des efforts coûteux de décarbonation à court terme.
La malaria tue plus de 600 000 personnes chaque année — dans une relative indifférence. D’où la conclusion de Gates : il faut replacer la lutte contre la souffrance humaine actuelle au même niveau que la prévention des catastrophes futures.
🔍 Une inflexion révélatrice
Ce repositionnement s’explique évidemment par le contexte. La philanthropie est confrontée à un dilemme : les moyens disponibles sont de plus en plus limités. Le retour de Donald Trump et la réorientation des fonds publics américains poussent Gates à défendre une vision moins idéologique de l’action climatique.
⚖️ Ce que cette approche révèle
Cette position a le mérite de ramener le débat climatique à sa finalité : le bien-être humain, la justice, la réduction des inégalités. Mais le risque du discours de Gates, c’est qu’en cherchant à rationaliser l’action, il dépolitise le climat : il le transforme en problème technique, mesurable, solvable, alors qu’il est aussi un problème de modèle économique, de gouvernance mondiale et de justice sociale.
🧩 Ma lecture
Il est bon de remettre la vie humaine au centre : parler de climat, c’est parler d’habitabilité, de santé, d’inégalités, pas seulement de CO₂. Mais cette approche ne peut réussir que si elle s’articule à une transition économique et industrielle profonde, qui intègre la sobriété, la réorientation du capital et la refondation des modèles de production.
La question n’est pas de choisir entre climat et développement, ni entre technologie et sobriété :
➡️ C’est de concevoir des politiques et des investissements qui relient les deux, qui traitent la cause et les symptômes, et qui permettent à la fois de réduire la souffrance humaine aujourd’hui et de prévenir celle de demain.
Image par Greg Rubenstein, sous licence CC BY 2.0