Je viens de refermer La Collision de Paul Gasnier (Editions Gallimard). Un livre fort, dérangeant parfois, qui interroge la manière dont le réel — dans ce qu’il a de plus brutal — vient heurter nos convictions les plus profondes.
Il y a d’abord la collision au sens propre : celle qui a coûté la vie à la mère de l’auteur, percutée par un jeune homme sur une moto de rodéo urbain.
Et puis la collision au sens figuré : celle de deux mondes que tout oppose mais qui cohabitent dans une même ville, une même époque — celui des banlieues, de la précarité, de la violence, et celui d’une vieille bourgeoisie française transformée en couple bobo, épris de tolérance et de valeurs progressistes.
À partir de ce drame, Paul Gasnier tente une œuvre de justice réparatrice : comprendre, pardonner, ne pas se laisser enfermer dans la colère ou la vengeance.
Ce geste est beau, rare, courageux.
Il rappelle ce film magnifique, Je verrai toujours vos visages, qui explorait lui aussi la puissance du dialogue et du pardon.
Mais quelque chose, en lisant, laisse un malaise.
Derrière la quête intime affleure une lecture politique : celle d’un journaliste engagé, spécialiste de l’extrême droite, qui cherche à faire du tragique individuel une réflexion sur les fractures françaises.
Et là , la littérature s’efface parfois derrière le manifeste.
Sous prétexte d’éviter la récupération politique d’un fait divers, l’auteur finit par en produire une autre, plus subtile, mais tout aussi marquée.
Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Camus :
« Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère. »
Gasnier, lui, semble hésiter encore entre les deux — entre la fidélité à la douleur intime et le besoin de développer sa vision du monde.
La Collision est un livre nécessaire, mais inachevé.
Il émeut quand il reste du côté du réel, de la collision humaine, du choc des vies et des valeurs.
Il perd de sa force quand il cherche Ă rationaliser ce choc dans une grille politique.
📖 La manière dont le réel peut fracasser nos idéaux