Avec Les Orphelins, Éric Vuillard poursuit l’œuvre qu’il mène depuis plusieurs livres : raconter l’histoire à rebours des récits officiels. Après avoir exploré les coulisses de l’Anschluss dans L’Ordre du jour (prix Goncourt) ou revisité les violences coloniales dans Congo, l’écrivain s’attaque cette fois à l’un des grands mythes politiques de l’époque moderne : la naissance des États-Unis.
Comme souvent chez Vuillard, l’Histoire ne se déploie pas sous la forme d’une fresque classique. Elle surgit par fragments, par scènes brèves, presque théâtrales. À travers des personnages réels et des épisodes précis se dessine peu à peu une contre-histoire : celle d’une nation qui ne serait pas née seulement de la liberté, de la démocratie et de l’esprit pionnier, mais aussi de la violence, de la domination sociale et de l’exploitation des plus faibles.
La création des États-Unis est l’un des récits les plus puissants de la modernité politique. Une société née d’une révolution, fondée sur les principes de liberté et d’égalité, et portée par l’idée d’une destinée exceptionnelle. Vuillard s’emploie à fissurer cette légende.
Son récit montre comment, derrière les grandes proclamations politiques, se cachent des réalités beaucoup moins héroïques : des enfants abandonnés, des populations pauvres déplacées, des rapports de force brutaux. Ainsi, les idéaux démocratiques se mêlent à une mécanique plus sombre : celle de la conquête des territoires, de la hiérarchie sociale et de la violence. La nation américaine apparaît alors sous un jour différent : non plus seulement comme un projet politique émancipateur, mais comme un système historique où la puissance s’est aussi construite par l’exploitation et la domination.
Au cœur du livre se trouve le constat que l’histoire ne se fait pas seulement avec des principes, mais avec des rapports de force. Vuillard montre comment les constructions politiques reposent sur des mécanismes d’inégalité. Ceux qui décident ne sont pas ceux qui paient le prix des décisions. Les élites conçoivent les projets, mais ce sont les plus modestes — les pauvres, les marginaux, les « orphelins » du titre — qui en deviennent les instruments.
Cette relecture de l’histoire américaine prend évidemment une dimension particulière aujourd’hui, au moment même où les États-Unis traversent une période de doute sur leur récit national. Les fractures sociales s’y creusent, la violence politique refait surface, et le mythe d’une démocratie exemplaire est contesté de l’intérieur. Dans ce contexte, revisiter les origines du pays revient à se demander si les tensions actuelles sont une anomalie ou la prolongation d’une histoire plus ancienne. Pour Vuillard, la réponse est claire : les contradictions américaines ne sont pas nouvelles. Elles sont inscrites dès l’origine dans la formation de la société.
La puissance du livre tient surtout à sa forme. Vuillard est un styliste remarquable. Sa langue est précise, tendue, presque incantatoire. Il transforme l’Histoire en un récit vivant, habité, souvent saisissant. Mais cette prouesse littéraire repose aussi sur une simplification. En réduisant l’histoire à des scènes de domination et de violence, le récit transforme une réalité complexe en mécanique simpliste : d’un côté les puissants, de l’autre les victimes ; d’un côté les décisions cachées, de l’autre les masses utilisées. Cette dramaturgie du pouvoir est très efficace sur le plan littéraire, mais elle nourrit aussi une forme de cynisme historique : l’idée que derrière chaque idéal se cacherait une manipulation. À trop vouloir démonter les mythes, on risque de fabriquer de toutes pièces une autre légende — où tout serait déjà joué par les rapports de domination.
La question posée par Les Orphelins demeure néanmoins profondément actuelle. Les États-Unis d’aujourd’hui sont confrontés à des tensions qui rappellent les fractures décrites par Vuillard : concentration extrême de la richesse, sentiment d’abandon d’une partie de la population, montée des violences politiques, défiance envers les institutions. L’Amérique technologique — celle des plateformes numériques et des géants de la Silicon Valley — repose elle aussi sur des inégalités profondes et sur de nouveaux rapports de pouvoir. Dans quelques décennies, Vuillard nous racontera peut-être cette révolution technologique comme l’histoire d’une puissance bâtie par quelques-uns, mais portée par le travail invisible de millions d’autres. C’est peut-être là que réside l’intérêt du livre : moins dans la vérité historique qu’il prétend dévoiler que dans la question qu’il nous pose.