🏈Le Super Bowl et nous : une myopie europĂ©enne

Je vais vous faire une confidence, comme pour la plupart des europĂ©ens, le football amĂ©ricain reste pour moi une Ă©nigme, un sport dont je ne comprends ni le rythme, ni les rĂšgles. Je n’y vois que des corps qui s’entrechoquent, des arrĂȘts de jeu inexplicables et une dĂ©bauche d’Ă©nergie confuse, bien loin des arabesques et des exploits individuels de notre football europĂ©en. Je ne saurais donc vous expliquer ni comment ni pourquoi les Seahawks de Seattle l’ont largement emportĂ© sur les New England Patriots (29-13) lors du Super Bowl. Il semblerait que ce rĂ©sultat soit une petite surprise. Les Patriots, figures de proue de l’establishment de la nouvelle Angleterre ont Ă©tĂ© balayĂ©s par la vivacitĂ© et l’insolence de l’équipe du Nord-Ouest.

Ce n’est cependant pas le rĂ©sultat sportif qui occupe ces derniers jours la une de la presse europĂ©enne, mais bien Ă©videmment la prestation – devenue virale – du chanteur Bad Bunny cĂ©lĂ©brant ses origines portoricaines. Or, la façon dont nous observons cet Ă©vĂ©nement depuis l’Europe est assez surprenante, victime d’une sorte de prisme dĂ©formant. Nous n’y avons vu qu’un nouvel Ă©pisode de la guerre culturelle amĂ©ricaine, un affrontement entre l’AmĂ©rique conservatrice de Donald Trump et une identitĂ© latine de plus en plus conquĂ©rante. Autrement dit, nous sommes restĂ©s bloquĂ©s sur le conflit hyper mĂ©diatisĂ© (Trump vs Bad Bunny), alors que l’Ă©vĂ©nement dĂ©passait largement la confrontation de deux Ă©gos. Et si notre difficultĂ© Ă  comprendre les rĂšgles du football amĂ©ricain Ă©tait la mĂ©taphore de notre incapacitĂ© Ă  saisir ce qui se joue rĂ©ellement de l’autre cĂŽtĂ© de l’Atlantique ?

En focalisant notre attention sur la rĂ©action de Donald Trump ou les dĂ©chirures internes des États-Unis, nous adoptons en rĂ©alitĂ© une attitude de confort. Cela nous permet de continuer d’analyser le monde avec nos vieux outils : la droite contre la gauche, le nationalisme contre le multiculturalisme. Cela nous Ă©vite surtout de nous poser la question de la place de l’Europe dans ce nouveau paysage mondial. Si nous rĂ©glons la focale, si nous sortons de cette visions politique traditionnelle, nous dĂ©couvrons une vĂ©ritĂ© trĂšs diffĂ©rente. A travers le show de Bad Bunny, c’est un continent amĂ©ricain qui se rĂ©invente, en utilisant le sport et la musique comme des outils de construction massive. C’est peut-ĂȘtre la raison pour laquelle ce spectacle nous bouscule (sans mĂȘme parler de ceux qu’il dĂ©range). Il affiche une appartenance communautaire assumĂ©e. Il met en scĂšne une ode Ă  la puissance, dans un monde qui utilise la diversitĂ© comme un moteur, et non comme un frein. Et cela fonctionne. Parce que lĂ  oĂč nous voyons une provocation, l’AmĂ©ricain voit une affirmation. LĂ  oĂč nous ne percevons que du conflit, il y voit une dynamique.

Certes, l’AmĂ©rique se fracture dangereusement par endroits, mais elle se redĂ©finit par ailleurs. A la mi-temps du spectacle tĂ©lĂ©visuel le plus suivi des États-Unis, Bad Bunny n’était pas lĂ  pour faire de la politique au sens oĂč nous l’entendons — une opposition frontale entre blocs. En chantant en espagnol, en cĂ©lĂ©brant une identitĂ© charnelle et vivante, il ne cherchait pas Ă  diviser, mais plutĂŽt Ă  rassembler sous une nouvelle banniĂšre. Il incarnait une mutation profonde du modĂšle amĂ©ricain, un passage du « pays » au « continent » — ce qui est d’ailleurs Ă©galement, par d’autres voies, l’objectif de Donald Trump.

Au mĂȘme moment, se tenait Ă  Cortina d’Ampezzo la cĂ©rĂ©monie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver. Le contraste entre les deux shows est saisissant. À Cortina, on pouvait admirer l’Ă©lĂ©gance, la puretĂ© du geste, le respect de la tradition. La mise en scĂšne semblait retenir son souffle, comme si elle craignait de rompre un Ă©quilibre fragile. Le Super Bowl, Ă  l’inverse, fut une dĂ©bauche d’énergie, sans aucune retenue. LĂ  oĂč l’Europe cherche la nuance, le show amĂ©ricain nous impose sa prĂ©sence brute. Cette vivacitĂ© qui sature l’Ă©cran nous renvoie en miroir notre propre rapport Ă  l’identitĂ© : nous la pensons comme un hĂ©ritage Ă  dĂ©fendre, tandis que les danseurs du stade de San Francisco la vivent comme une Ă©nergie Ă  projeter. Deux maniĂšres radicalement diffĂ©rentes d’habiter le monde.

Le Super Bowl nous envoie un message. L’Europe doit retrouver une dynamique, une envie, puiser dans ses tensions internes un souffle plutĂŽt que des passions tristes. Car le risque pour nous, EuropĂ©ens, n’est pas de ne pas aimer le spectacle, mais de rester sur le bord du terrain, Ă  critiquer la violence des impacts sans comprendre que la possession du ballon a changĂ© de camp. Car Ă  la fin, celui qui gagne est celui qui parvient Ă  faire vibrer son continent tout entier, que l’on comprenne les rĂšgles du jeu ou non.

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