🎭Le pirandellisme géopolitique : une tragédie sans auteur

Au théâtre du Vieux-Colombier, la troupe de la ComĂ©die-Française s’attaque aux Six personnages en quĂŞte d’auteur de Pirandello, sous la direction de Marina Hands. Dans cette mise en scène immersive que la structure du Vieux Colombier permet de pousser Ă  son paroxysme, les acteurs ne se contentent pas d’occuper le plateau : ils surgissent du public, s’assoient Ă  nos cĂ´tĂ©s, nous interpellent. Ce n’est pas une reprĂ©sentation ; c’est une effraction. Le quatrième mur s’évapore. On ne sait plus si la scène est au milieu de nous ou si nous sommes devenus les figurants de la pièce.

Cette sensation de mise en abĂ®me nous invite Ă  une lecture politique, d’autant plus tentante lorsque l’on pense aux errements mussoliniens de Pirandello Ă  la fin de sa vie. Car en sortant du théâtre, il m’a semblĂ© que le Vieux-Colombier nous offrait le miroir de notre monde actuel. Un monde qui semble avoir basculĂ© dans un « pirandellisme gĂ©opolitique », oĂą chaque composante de la crise du théâtre pensĂ©e par le conteur et dramaturge italien en 1921 trouve son Ă©quivalent dans le chaos de 2026.

  1. L’Auteur inexistant : Le vide des grands récits

La pièce de Pirandello commence par une absence : celle de l’Auteur. Les personnages sont prĂ©sents, envahis par leur douleur et hantĂ©s par leur vĂ©ritĂ©, mais personne n’est lĂ  pour ordonner leur rĂ©cit. Ils sont des orphelins de la narration. N’est-ce pas le mal de notre siècle ? Nous vivons, nous aussi, dans une pĂ©riode de vide narratif. Les grands rĂ©cits qui structuraient notre monde — le progrès comme boussole, la dĂ©mocratie libĂ©rale comme horizon indĂ©passable, le contrat social — ont dĂ©missionnĂ©. L’Auteur est parti, laissant derrière lui une scène vide. Or, sans ce script qui structure la sociĂ©tĂ©, la « vĂ©ritĂ© » elle-mĂŞme devient une notion fragmentĂ©e. Comme les personnages de la pièce qui hurlent chacun leur version du drame, nos sociĂ©tĂ©s s’entre-dĂ©chirent dans une ère de post-vĂ©ritĂ©. Faute d’Auteur, nous ne vivons plus dans une rĂ©alitĂ© partagĂ©e, mais dans une juxtaposition de soliloques.

  1. Les Personnages : Le sacre des autocrates-simulacres

Viennent ensuite les Personnages. Chez Pirandello, ils sont plus « vrais » que les humains parce qu’ils sont immuables. Ils sont prisonniers d’un rôle fixe, d’une passion unique, d’un masque qu’ils ne quitteront jamais.
Or, notre scène politique et économique est elle aussi peuplée de Personnages au sens pirandellien : des autocrates, des gourous qui se croient visionnaires, des dictateurs. Des simulacres de dirigeants qui se construisent un rôle — le sauveur de la nation, l’explorateur de planètes lointaines, le père protecteur — et qui s’y tiennent, coûte que coûte. Ces leaders n’habitent plus dans le réel, ils le mettent en scène. Ils sont devenus leurs propres caricatures. Comme les Personnages de la pièce, ils exigent que le monde entier se plie à leur scénario intérieur, aussi absurde soit-il. Et leur fiction finit par devenir plus puissante que la réalité, parce qu’elle est simple, brutale et constante.

  1. Le Metteur en scène : L’impuissance de la règle

Au milieu de ce chaos, il y a le Metteur en scène. Il essaie dĂ©sespĂ©rĂ©ment de faire son mĂ©tier : organiser, rationaliser, transformer l’émotion primaire des Personnages en une forme acceptable de jeu. Il reprĂ©sente la règle, le cadre, l’institution. Dans notre « théâtre du monde », ce sont nos institutions internationales — l’ONU, la diplomatie, le droit. Mais face Ă  l’irruption des Personnages-autocrates qui brisent tous les codes, le pauvre Metteur en scène s’agite en vain. Il brandit des conventions et des traitĂ©s comme un texte de rĂ©pĂ©tition que personne ne veut plus lire. Il veut de l’ordre, lĂ  oĂą les Personnages veulent de l’existence, du pouvoir, de l’hubris. L’incapacitĂ© du Metteur en scène Ă  contenir le drame des Personnages est le reflet de l’impuissance de nos cadres multilatĂ©raux face Ă  la violence des nouveaux empires.

  1. Les Acteurs : Une citoyenneté égarée

Enfin, il y a les Acteurs de la troupe. Ils regardent ces Personnages dĂ©barquer avec un mĂ©lange de peur et de de dĂ©dain. Ils essaient de les imiter, mais sans jamais parvenir Ă  atteindre la mĂŞme intensitĂ©. Ils sont lĂ  pour reprĂ©senter la vie, mais la vie semble les avoir dĂ©sertĂ©s. Ces Acteurs, c’est nous, les citoyens anonymes de ce monde qui observons avec stupĂ©faction les Personnages-autocrates prendre le contrĂ´le de la scène. Nous subissons le tragique Ă  tous les niveaux de la sociĂ©tĂ©, mais nous n’arrivons pas Ă  modifier sa trajectoire. Nous sommes semblables Ă  ces acteurs de Pirandello qui, Ă  la fin de la pièce, ne savent plus si les coups de feu sont rĂ©els ou s’ils font partie de la mise en scène.

La scène est en nous

La mise en scène de Marina Hands nous rappelle que nous ne sommes pas Ă  l’abri. Dans la salle, la confusion des rĂ´les est totale. C’est peut-ĂŞtre lĂ  le message le plus important : le pirandellisme de notre monde actuel n’est pas un spectacle que nous regardons de loin. Il est en nous. Par nos silences complices, notre addiction aux narratifs simplistes qui inondent les rĂ©seaux sociaux, notre renoncement Ă  exiger un « Auteur » (c’est-Ă -dire une vision politique cohĂ©rente), nous laissons les Personnages-autocrates dĂ©vorer l’espace public. Il est temps de se demander si nous voulons rester les acteurs perdus d’une pièce sans texte, ou si nous avons encore la force de reprendre la plume, pour réécrire le scĂ©nario d’un monde qui ne soit pas seulement une tragĂ©die de l’illusion.

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