🎨 La tentation du marranisme : quand les dirigeants se cachent pour agir

Le silence est devenu le nouveau luxe des dirigeants Ă©conomiques et financiers. Dans les bureaux de Manhattan, de la City ou de la DĂ©fense, une Ă©trange pudeur a saisi ceux qui, il y a deux ans encore, faisaient des critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance) le cĹ“ur de leur grammaire publique. Aujourd’hui, face Ă  la montĂ©e des populismes, Ă  la menace de reprĂ©sailles lĂ©gislatives outre-Atlantique ou au retour de flamme d’un capitalisme pur et dur, les grands patrons se taisent.

Pourtant, en privé, ils murmurent : « Nous continuons. Nous décarbonons. Nous incluons. Mais nous ne le disons plus. » Bienvenue dans l’ère du marranisme économique.

Le miroir de l’histoire : la foi sous le masque

Pour comprendre ce qui se joue, il n’est pas inutile en effet de remonter Ă  l’Espagne de 1492. Sous le règne de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle la Catholique, l’Édit de l’Alhambra impose aux Juifs la conversion ou l’exil. Ceux que l’on nommera les « Marranes » — de l’espagnol marrano, le porc, terme de mĂ©pris devenu titre de noblesse — choisirent une troisième voie : le baptĂŞme public et la fidĂ©litĂ© secrète Ă  leur foi.

Ainsi, dans l’espace public, ils frĂ©quentaient la messe, mangeaient du porc et faisaient baptiser leurs enfants. Mais dès que les portes se refermaient, dans l’obscuritĂ© de leurs maisons et de leurs caves, ils allumaient les bougies du Shabbat. Ils vivaient une double vie, dans une schizophrĂ©nie salvatrice oĂą leur survie dĂ©pendait de leur capacitĂ© Ă  paraĂ®tre ce qu’ils n’Ă©taient pas.

L’analogie est troublante avec la situation actuelle. Le dirigeant de 2026, face Ă  une « Inquisition » d’un nouveau genre — celle des rĂ©seaux sociaux, des fonds activistes anti-ESG ou des menaces de Donald Trump — pratique un marranisme Ă©conomique. Il adopte la liturgie de la loi du plus fort en public, supprime les termes « durabilitĂ© » ou « diversitĂ© » de ses rapports annuels pour ne pas froisser les nouveaux procureurs anti-climat, mais assure, la main sur le cĹ“ur et dans le secret de son bureau, que ses convictions n’ont pas variĂ© d’un iota.

La survie contre la transmission

Le marranisme historique fut un succès prodigieux de résilience. Pendant des siècles, au Portugal notamment, des familles ont transmis des fragments de leur identité sans aucun livre, sans aucun rabbin, par la seule force du rite domestique. Ils ont survécu parce qu’ils étaient une communauté de sang et de destin.

C’est ici que la situation diffère pour les nouveaux « marranes » du business. Une entreprise n’est pas une famille sĂ©farade du XVe siècle. C’est une organisation mouvante, rĂ©gie par des contrats et des rotations de personnel. Le succès du marranisme reposait sur une transmission organique. Or, comment un PDG peut-il transmettre une conviction secrète Ă  ses 50 000 collaborateurs s’il ne la nomme jamais ?

En cessant d’incarner publiquement la transition Ă©cologique ou l’Ă©quitĂ© sociale, le dirigeant rompt le fil de la transmission. Le cadre intermĂ©diaire, ne recevant plus que des injonctions de rentabilitĂ© court-termiste, finit par croire que le masque est devenu le visage. Le silence n’est pas une stratĂ©gie de rĂ©sistance, c’est une disparition progressive de la culture d’entreprise. Ă€ force de faire semblant, on finit par devenir ce que l’on simule.

Le piège de l’action invisible

L’autre grand mirage de cette « action privée » réside dans la nature même du défi que nous affrontons. Le marranisme visait à sauver son âme et celle de sa descendance ; c’était un projet individuel et spirituel. La crise climatique et la cohésion sociale sont, au contraire, des défis éminemment collectifs et systémiques.

L’économie est un jeu de signaux. Lorsqu’un leader s’exprime, il donne un prix au futur, il rassure ses fournisseurs, il oriente les investissements de ses pairs. Si chacun se replie dans sa cave pour décarboner en secret, l’effet d’entraînement disparaît. Le marché se retrouve privé d’informations cruciales.

Pire encore, ce silence laisse le champ libre aux discours de rĂ©gression. Si les progressistes de l’Ă©conomie se murent dans le marranisme, ils abandonnent l’espace public Ă  ceux qui n’ont aucune intention d’agir. On ne combat pas un incendie avec des seaux d’eau cachĂ©s sous son manteau, mais en organisant la chaĂ®ne humaine de manière visible et coordonnĂ©e.

Le risque de l’imposture

Se pose enfin la question de la sincérité. Le marranisme historique était une tragédie imposée par la violence. Le marranisme économique, lui, ressemble parfois à une commodité. Il est facile de justifier son inaction ou son manque de courage par une prétendue « discrétion stratégique ».

« Je ne dis rien pour ne pas ĂŞtre une cible, mais je fais le travail » devient l’alibi parfait. Qui vĂ©rifie ? OĂą sont les preuves si le reporting est volontairement opaque pour ne pas attirer l’attention ? La crĂ©dibilitĂ© se dissout petit Ă  petit dans cette zone grise. D’autant que si les marranes d’Espagne risquaient le bĂ»cher pour leur foi secrète, les risques que prennent les dirigeants d’aujourd’hui en s’exprimant parait moins existentiel. La comparaison flatteuse souligne en rĂ©alitĂ© une dĂ©mission morale.

Conclusion : Sortir des caves

Le marranisme a pris fin quand la libertĂ© de conscience a Ă©tĂ© reconnue, permettant aux « Nouveaux ChrĂ©tiens » d’Amsterdam ou de Venise de jeter le masque et de redevenir ce qu’ils Ă©taient.

Mais le monde actuel, la planète et ses dĂ©sordres, n’ont pas le temps d’attendre que le climat politique s’apaise pour que les dirigeants retrouvent leur voix. Le succès d’une stratĂ©gie ne se mesure pas seulement Ă  la survie de l’institution, mais Ă  l’atteinte de ses objectifs. Si l’entreprise survit dans un monde invivable, quel est le sens de sa victoire ?

La tentation du marranisme est une impasse. Le leadership de demain ne se jouera pas dans l’ombre des conseils d’administration, mais dans le courage de la clartĂ©. Il est temps pour les dĂ©cideurs de comprendre que leur parole n’est pas qu’un outil de communication, c’est un acte qui produit du mouvement et de la rĂ©alitĂ©. Cesser de nommer l’urgence, c’est dĂ©jĂ  l’accepter comme une fatalitĂ©. Il n’y a pas de transition possible sans prophètes publics.

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